"Si ces deux crises ne sont pas abordées conjointement, aucune ne sera résolue. La technique seule ne peut apporter de solutions aux problèmes propres à l'homme et à ses éternels conflits; et inversement la technique ne sera jamais appliquée de manière rationnelle aux problèmes de l'environnement tant que l'homme n'aura pas commencé par dépasser les limites que lui imposent ses institutions, ses philosophies et ses cultures."
Dans la présente contribution, nous aimerions examiner de plus près notre culture et sa philosophie, c'est-à-dire les croyances de base, les fondements épistémologiques, ou en d'autres termes, la vision du monde et les outils de la pensée utilisés pour interagir et intervenir dans l'environnement et dans la société. Ces mythes fondateurs et ces catégories de base sont en général, dans une culture donnée, l'objet d'un tel consensus et vont tellement de soi, qu'il sont rarement explicités. Nous sommes convaincus que les racines de la crise actuelle sont si profondes que sans une étude critique des fondements du paradigme empirico-analytique dominant actuellement, il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de surmonter les difficultés de la société techno-industrielle contemporaine.
Dans un deuxième temps nous proposerons une autre vision et d'autres concepts de base pour interpréter les systèmes complexes qui nous entourent et que nous produisons à un rythme accéléré. Dans cette vision, la prééminence de la matière, caractéristique du modèle physicaliste dominant, est remplacée par un dialogue entre les deux aspects du monde existant, l'aspect substantiel habituel (matériel, physique, objectal), donc la matière, et l'aspect relationnel (immatériel, logique, communicationnel), le réseau de causalité qui en régit la dynamique. Nous terminerons en examinant quelques incidences de cette prise en compte, en plus des choses matérielles et apparentes, des réseaux de relations, invisibles mais déterminants dans l'évolution du monde.
Quelles sont les manifestations les plus patentes de la crise actuelle ? Plutôt que d'en refaire l'énumération, il nous paraît plus révélateur de les situer à l'interface entre:
a) la techno-éconosphère, ce puissant système dynamique émergeant, depuis un siècle, de la synergie entre l'innovation technologique et l'activité économique d'une part, et
b) l'anthroposphère, c'est-à-dire la société humaine, et l'écosphère, à savoir l'environnement naturel, d'autre part.
Une troisième catégorie de "problèmes" est liée à la (trop) rapide explosion de la techno-éconosphère elle-même.
On trouvera ainsi sur la première figure les problèmes les plus pressants classés en trois catégories: 1) les tensions générées par les conflits entre la logique du monde techno-économique et celle de la nature; 2) les tensions générées entre la logique du monde techno-économique et celle qui régit les besoins et les aspirations de l'homme; 3) les instabilités dues au développement chaotique, à la complexification et à l'autonomisation de la techno-éconosphère elle-même.
Une des caractéristiques les plus frappantes de cet ensemble de problèmes est leur aspect inattendu: aucun de ces effets n'a évidemment été désiré, et, plus impressionnant, presqu'aucun n'a été prévu. Dans les temps anciens, la vie des hommes et des sociétés était menacée essentiellement par la limitation des ressources et les dangers de l'environnement. Aujourd'hui, on peut s'en rendre compte en examinant attentivement les listes de la figure 1, à part l'épuisement de certaines ressources, la quasi totalité des menaces provient de l'homme lui-même et de ses productions: machines et processus polluants, retombées écologiques (modifications climatiques), biologiques (état de santé), psychiques (aliénation) et spirituelles (manque de visibilité du sens), contraintes politiques, techniques, économiques, financières. Plus précisément, on peut dans presque tous les cas y voir l'effet d'interdépendances, instantanées ou différées, qui ont été soit ignorées soit sous-estimées. On commence, même dans les médias, à parler d'"effets systémiques".
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment se fait-il que la science qui a permis à l'homme de maîtriser l'énergie, de raccourcir les distances, d'accélérer l'histoire et de se poser sur la lune, ne lui permette pas de prévoir le temps à plus de cinq jours ou le taux de change du dollar une semaine à l'avance ? Des modèles plus élaborés permettront-ils d'y parvenir ? Ou bien y aurait-il des systèmes imprévisibles ?
Nous partageons l'opinion du mathématicien français René Thom qui relève la présence d'un contraste toujours plus difficile à cacher entre l'hypertrophie et le raffinement des sciences spécialisées d'une part et l'absence de réflexion sur leurs fondements, d'autre part, c'est-à-dire sur les présupposés ontologiques (existence et nature de la "réalité") et sur leurs aspects épistémologiques (outils conceptuels et catégories fondamentales pour parler du monde). Il n'est pas exclu que les problèmes rencontrés par la civilisation techno-scientifique ne soient pas dûs principalement à des insuffisances des modèles scientifiques actuels mais bien plutôt à l'inadéquation de leurs présupposés, aux contenus de nos croyances au sujet de ce qu'on appelle la réalité, et à notre façon d'en parler.
C'ets pourquoi nous aimerions dans la section suivante rappeler les traits essentiels du paradigme logico-empiriste sur lequel est fondée l'activité scientifique depuis un peu plus d'un siècle, et qui est constitué, autant que faire se peut, par des théories formalisées dans le langage logique des mathématiques et vérifiables par des expériences publiques et répétables, si possible quantitatives.